Les sept défis pour une politique de civilisation

* Complexités de la société-monde et régulations planétaires *

Le contexte

Nous avions, lors de l’université d’été à Saint Jean d’Angély en 2007, fait le pari de mettre à l’agenda les discussions sur les différentes acceptions et les approches multiples du modèle contemporain de développement, y compris dans sa version la plus adoucie qu’est le développement durable. Cette notion floue pose à l’heure actuelle des problèmes de conceptualisation, plus encore de paradigme, c’est-à-dire des principes fondamentaux de raisonnement. Force est de constater également qu’il existe un décalage croissant entre savoir scientifique et action politique sur le thème même du développement. Des incertitudes inconnues jusqu’alors prennent aujourd’hui une ampleur croissante si l’on considère les crises répétées qui affectent les économies capitalistes : comment réorienter le mode de développement de nos sociétés, fondé sur le paradigme économique de la croissance ? Faut-il rompre avec ce paradigme ancien du développement ? Faut-il repousser la conceptualisation du développement ? Y a–t-il d’autres formes de régulation, y compris au plan planétaire ? Cet ensemble de questionnement s’applique à une société-monde qui a atteint un degré d’interdépendance sans précédent. Les changements qui interviennent à l’échelon planétaire sont maintenant étroitement liés à ceux qui se produisent à l’échelon subnational et national. C’est là que se situe notre poursuite d’une compréhension et, nous l’espérons, l’émergence d’une pensée complexe. En rapprochant des points de vue naissants sur la complexité planétaire, nous espérions au cours de la dernière université d’été, qui a eu lieu à Niort (2008), parvenir à une approche renouvelée des défis planétaires actuels et leur inscription dans une véritable rupture paradigmatique. Celle-ci réside dans l’abandon de la séparation entre le politique et l’humain, dénoncée désormais par l'ensemble des observateurs de nos sociétés contemporaines. Il faut sortir d’une approche insuffisante du développement, qu’il soit durable, soutenable ou décroissant, pour s’orienter vers un projet global, respectueux des contextes culturels dlocaux. Une telle approche nous semble indispensable pour favoriser l'émergence d’une nouvelle conscience planétaire conjointement à une réforme de la pensée, vers une politique de civilisation au service de tous.

Les sept défis pour une politique de civilisation

Quant à l’université européenne internationale d’Eté 2009, elle se tiendra à Poitiers du 1 au 4 octobre 2009 à l’Espace Mendès France et dans une multitude de lieux mobilisés dans la ville. Elle s’inscrira dans la lignée des autres éditions favorisant, à travers une réflexion sur les conditions de l’épuisement d’un modèle de développement, l’émergence d’une pensée complexe. Ceci requiert la mobilisation d’un ensemble de démarches marquées du sceau de la transdisciplinarité, de la confrontation entre chercheurs et décideurs politiques et de la volonté d’une ouverture vers l’ensemble de nos concitoyens. L’intérêt que nous portons à la pensée complexe a un double caractère. Le premier se préoccupe de la connaissance approfondie que l’on pourra en tirer et du vaste potentiel d’expériences qui en découlera. Le second s’attache à la valeur intrinsèque de cette université, qui constitue un grand pas en avant dans le réseau de connaissance, jusqu’ici cantonné au cours de ses dernières années à un dialogue entre porteurs de connaissances. Tout ceci se situe à un niveau mondial, là où l’interdépendance et la diversité sont devenues les traits déterminants. Enfin, les complexités auxquelles l’Université Internationale d’Eté s’intéressent se trouvent enracinées dans le domaine du concept de politique de civilisation. Il est évident maintenant que les complexités liées à l’évolution sociale et culturelle très rapide et profonde, et qui sont partie intégrante d’un « new ideal civilisationnel », posent de nouveaux problèmes liés à des processus de régulation planétaire. Les solutions technocratiques proposées par des experts, aux interventions qui méritent analyse critique, laissent beaucoup à désirer. Il ne sert plus à rien, dans la période cruciale où nous vivons, de formuler des solutions institutionnelles et techniques brillantes si leur mise en œuvre est tout à fait irréaliste. Le façonnement de l’action politique, l’adaptabilité à la société-monde et à l’approbation par les citoyens doit être une partie intégrante de la formulation, des discours et de manière générale de la médiation, non une condition préalable ni une réflexion a posteriori. Cet évènement bénéficie d’une dynamique de réseau international qui unit de nombreuses individualités de tous horizons de la recherche, de l’enseignement supérieur et de la réflexion intellectuelle. Ce mouvement lent, travaillé sur le fond et sur des textes longuement mûris dans un échange permanent, rencontre désormais les préoccupations de nombreuses institutions dont les stratégies se heurtent au double obstacle de la pertinence scientifique des analyses et d’une coupure de nombreuses sphères de la société. La mobilisation de la recherche dans une perspective transdisciplinaire alliée à un souci permanent de médiation vers les couches de la société qui restent encore en dehors des enjeux, trouve un écho dans les préoccupations des institutions intergouvernementales comme de celles en charge des nations et des territoires qui les composent, quelle qu’en soit la dimension. Il convient d’être présent dans ce nouveau dialogue indispensable pour assurer une nouvelle base d’échanges et d’en être acteur.

L’urgence des situations actuelles ne doit pas faire oublier que les solutions n’existent pas en tant que telles ; à rappeler que la capacité des sociétés humaines à prendre en compte les enjeux locaux et planétaires sera fonction d’une aptitude générale à partager les diagnostics, sûrement ; à mettre en débat les propositions, certainement ; mais encore plus à s’inscrire dans une série des défis prenant en charge un ensemble de réformes. Cette perspective doit tendre vers la définition d’un ensemble favorisant une véritable politique de civilisation touchant à la pensée, l’économie, le social, à la culture, aux partages des savoirs et aux conditions du vivre ensemble avec l’environnement, l’éthique, le politique, etc. Toute approche plus fondamentale que l’investissement dans d’éventuelles réformes des structures, des systèmes ou de tels ou tels circuits ou institutions qui ne peuvent être que des conséquences du premier acte envisagé ci-dessus. Réforme, encore un mot dont la signification n’a pas échappée à la regrettable simplification que supposent les besoins récents de communication politique. Là où la complexité était de mise. Le regretter est une chose, mettre en œuvre les conditions d’une refonte profonde de cette terminologie nécessite là aussi un travail de fond.

La démarche méthodologique : les cercles réflexifs.

Le programme envisagé tient compte de tous ces facteurs. Les modalités de mise en œuvre doivent permettre d’alterner les prises de paroles théoriques avec des témoignages en les rendant cohérents, de donner la parole à des individualités en regard d’une vision d’institutions, de favoriser le débat collectif et la contribution en petits groupes. Il s’agit de permettre des confrontations fécondes non pas tant par d’éventuelles réponses fermées mais par des avancées sur les conditions d’approche de ces problèmes universels.

Les cercles réflexifs sont un espace de conversation où l’on échange des points de vue autour d’une thématique. Le rôle de ces cercles est de permettre aux participants d’élaborer collectivement une « matriz conceptuelle » d’une politique de civilisation multidimensionnelle. A partir d’un travail en cercle sur les enjeux particuliers d’un thème, choisi parce qu’il concerne les défis est ainsi menée une réflexion fondée sur le questionnement des acteurs (scientifique, politique, citoyen) pour restituer leurs expériences, reformuler avis, mettre en lumière les controverses scientifiques, décryptant par la même les manières de s’en approprier les acquis, bref se forger une « intelligence collective » des situations pour conduire une action réfléchie.

Sur cette partie des thématiques, clés vitales, comment ne pas aborder l’eau par exemple et son administration publique au regard d’une exploitation privée, l’air et les conditions de son traitement à la source par des législations planétaires, la nutrition par la mise à disposition de populations délaissées sur des territoires déshérités, d’une ressource nutritionnelle décente et responsable. Sur ces approches qui ont été trop longtemps cantonnées à la seule sphère de l’écologie pure ou de l’environnementalisme aux limites vite atteintes, aller dans le sens d’une popularisation de nouveaux critères d’évaluation des richesses et des conditions de partage, mettre en place la confrontation explicite aux logiques financières et économiques de production, est essentiel. Encore faut-il s’inscrire dans une vision allant au-delà des réflexions actuelles, utilitaristes et fonctionnalistes, en faveur d’une logique humaniste, solidaire et fondée, dans un contexte de raréfaction des ressources et de mise en cause des représentations et des outils élaborés ces dernières décennies.

Aborder également, toujours dans cette optique ultime de basculement vers une autre vision de nos sociétés locales dans un contexte civilisationnel nouveau, la notion de culture et de transmission partagées des savoirs qui doivent être pour le moins repris et ré-envisagés. Il s’agit en l’occurrence de revenir sur les terribles dérapages qu’ont provoqués des décennies d’enseignements sectorisés, spécialisés, disciplinarisés laissant peu de place aux considérations que les humanités permettaient d’aborder avec une culture générale fondatrice d’une capacité personnelle et collective d’innovation, d’adaptation, d’esprit critique et d’ouverture.

Tout comme revenir, dans ce même état d’esprit, sur la sectorisation, le corporatisme et l’isolement des institutions censées manifester et incarner sur les territoires la place de la culture, de l’éducation pour tous, de la formation tout au long de la vie. Toutes fonctions nées au fil du temps de la légitime volonté de permettre l’accès aux évolutions des savoirs et du monde. La médiation vers les publics, encore une fois trop souvent ignorés de ces structures, est plus que jamais d’actualité, vitale, et à penser dans d’autres directions, vers d’autres horizons. La citoyenneté de la connaissance est au cœur d’un projet civilisationnel légitime.

Il s’agit d’ouvrir la question désormais cruciale du comment envisager une connaissance utile à l’action collective dans une société-monde complexe aux acteurs multiples ? Il s’agit là de permettre aux générations actuelles et futures de construire un monde ou l’affrontement et la confrontation, s’ils se font dans les conditions actuelles, mèneront les êtres humains dans une impasse réelle, voire à son extinction partielle ou totale dans des conditions qu’évoquent déjà des prospectives sérieuses. Et ce monde différent, parce qu’engagé dans une autre voie, ne s’envisagera, ne se construira, que par l’émergence de cultures solidaires, entre les êtres humains d’abord, avec les êtres vivants en même temps et dans une relation avec la nature, détachée par principe de tout esprit anthropomorphique, délibérément en tension harmonieuse et en équilibre permanent avec elle, réceptacle de notre environnement et surtout de notre culture.

Didier MOREAU, Alfredo PENA-VEGA, Edgar MORIN le 17 février 2009

interview d'Edgar Morin à la suite de l'université d'été de St Jean d'Angely de sept 2007.
En savoir plus

logo-rpc-demo.gif cap.gif poitiers.gif mesr.gif minisEcoNum.jpg ministEco.jpg univPoitiers.jpg nantes.jpg cnrs.jpg ehess.jpg scPo.jpg mshs.jpg sceren.jpg maif.jpg emf.gif

Consultez la liste de tous nos partenaires de contenus et financiers.